L'affaire Brument et Foucaux: adultère et empoisonnement en 1844

En cherchant quelques indices sur la vie sociale et économique de mes ancêtres dans la presse ancienne, je suis tombée sur une affaire qui a défrayée la chronique en 1845: une histoire d'adultère qui a conduit à deux empoisonnements à l'arsenic dans deux communes près d'Argueil (Seine-Inférieure).

Résumé de l'affaire Brument - Foucaux

Au hameau de Normanville demeuraient les époux Foucaux. A quelques kilomètres de là, vivaient les époux Brument à Saint-Lucien.
Les deux hommes se connaissaient et s'étaient même fréquenté. Mais il vint un moment où il fut de notoriété public que la Rose Anatolie Jeanne, épouse Foucaux voyait en cachette Jean François Brument.


Carte Cassini - Saint-Lucien & Normanville

La rumeur de l'adultère ayant pris une telle ampleur, le maire de Saint-Lucien, Pierre-Noël Piedefer, se décida  à convoquer les deux hommes afin qu'ils puissent avoir une explication sur le sujet. 
C'est au cours de cette discussion qu'Eugène Foucaux menaça François Brument de lui tirer un coup de fusil s'il le revoyait dans sa cour et parler à sa femme. Il l'accusait aussi de lui avoir apporter du raisin et des gâteaux pour tenter de l'empoissonner. 

Vingt jours après cette discussion houleuse, Eugène Foucaux tomba très malade et expira après de nombreux vomissements et souffrance. C'était le 9 novembre 1844 à Saint-Lucien.
Charron de métier, il avait tout juste 30 ans et était marié depuis 3 ans à son épouse qui lui avait donné deux petites filles.

Cependant quelques semaines après, la même maladie se présenta chez Marie Sophie Levasseur,épouse Brument, ce qui éveilla les soupçons du voisinage et de la justice. L'épouse Brument mourut le 4 décembre suivant à l'âge de 51 ans. Elle était mariée à son époux depuis 12 ans.

La justice décida d'ouvrir une enquête et ordonna l'exhumation des corps afin de procéder à des examens approfondis.
L'analyse des intestins fut formelle : Eugène Foucaux et Marie Sophie Levasseur avait ingéré des doses d'arsenic et d''antimoine, ce qui avait causé leur décès.


Les deux amants survivants ont donc été traduits en justice devant la Cour d'assises de la Seine -Inférieure (audience du 27,28,29 novembre 1845) pour double empoissonnement. La cour a appelé 49 témoins à charge et 10 témoins à décharge.


Extrait de du témoignage de François Brument - Journal de Rouen
Une relation adultère plus que prouvée

Devant la Cour, Rose-Anatolie nie avoir eu une relation adultère avec François Brument.
Celui-ci, au contraire va avouer la liaison dès le début.

Les témoignages sont nombreux et accablants: Louis Levervre, journalier, dit avoir pris les amants en flagrant délit. La fille Beaurain, au service des époux Foucaux en juillet août dit avoir vu Brument venir chez eux en absence du mari et l'avoir envoyé dehors, pour être plus libres.

Jules Eugène Andasse, instituteur à Saint-Lucien, prétend que Brument lui a confié avoir loué une chambre particulière pour dîner avec Anatolie, lors du marché de Ry, pendant la convalescence de son époux.

Lorsque Foucaux a appris la liaison de son épouse avec Brument, il a interdit à celle-ci de revoir son amant. Mais la passion semble plus forte. Des témoins les ont souvent vu aller dans la même direction ...

"J'ai été travailler dans le mois d’août chez Foucaux. Ce jour là, Foucaux défendit à sa femme de revoir Brument. La femme Foucaux lui répondit qu'il avait une mauvaise tête et qu'il ne devait pas croire ce que l'on disait. J'ai connaissance aussi qu'après l'exhumation, la femme Focaux disait que si Brument revenait la revoir, elle se marierait avec lui quand tout les mauvais bruits seraient apaisés"  témoignage de Prudence-Célestine Beauquesne, 23 ans, couturière à Sigy.

Accablante encore, la présence de Brument chez les Foucaux juste après la mort de l'époux. Prosper Simon, marchand colporteur et Marie Bénard, ancienne servante des Foucaux en ont été témoins.

"J'ai vu souvent Brument passer à la croisée avant la mort de M.Foucaux mais il l'a fait aussi après. Le jour que le porte-balle est venu, Brument était après du feu [...]Il s'est retiré dans la chambre quand Simon le colporteur est entré."


Le comportement indécent de Rose-Anatolie Jeanne 

Dame Lemoine, une ancienne employeuse de la veuve Foucaux affirme avoir renvoyé celle-ci pour vol de mouchoirs sept ans auparavant . Le garde-champêtre d'Argeuil affirme quand à lui, qu'elle était perdue de réputation surtout après avoir travaillé pour les époux Pelay, aux moeurs douteuses. .

Même son oncle Jacques François Foliot se dit réticent à devenir tuteur des deux enfants orphelins tant il est indigné par la conduite de sa nièce.

Et on s'offusque encore plus de son indifférence flagrante après le décès de son époux. 

"Plus tard j'ai vu la femme Foucaux s'amuser à faire monter une échelle qui conduit à un grenier à fourrages, à un petit chien , en l'excitant de la voix elle disait "au rat, au rat!". La femme Foucaux riait aux éclats. 
En un mot, j'ai entendu la femme Foucaux rire, mais je ne l'ai point vue pleurer" témoignage de Pierre Désiré Levasseur, suppléant du juge de la paix d'Argueil.

Le ménage malheureux de François Brument

Jean-Noel Piedefer, qui connaissait l'accusé depuis 25 ans, le décrit comme "inoffensif" mais affirme avoir entendu dire qu'il avait eu des relations avec plusieurs femmes.

Son ancien employeur, Charles Bataille, chez qui il avait rencontré son épouse Sophie Levasseur,  a dit ne pas comprendre pourquoi il avait épousé une femme beaucoup plus âgée que lui.

Son épouse est décrite comme malheureuse depuis un an, mais aux soins pour son époux et "glorieuse" de lui.

Cependant, trois témoins affirment que contrairement aux rumeurs de remariage avec la veuve Foucaux, Brument a eu, suite au décès de son épouse, l'intention de se trouver une place à Rouen.


L'empoisonnement à l'arsenic

Les témoignages les plus accablants du procès ont été celui de Victorine Foucaux, sœur du décédé et celui de Foedora Caclad, détenue elle aussi dans la prison de Neufchâtel pour une autre affaire et que Rose-Anatolie aurait mise dans la confidence au début de son emprisonnement.

Face à Foucaux qui "était atteint de vomissements depuis environ vingt-quatre heures", avait une soif ardente et des douleurs à l'épigastre et au côté droit", les soins prodigués par Anselme Delavari, officier de santé à La Feuillie, sont restés inefficaces.
"je croyais les soins de la femme Foucaux à son mari donnés d'une manière inintelligente, et j'ai demandé la sœur de Foucaux chez M. le curé d'Argueil."

La sœur d'Eugène Augustin Foucaux s'est donc rendu au domicile de son frère: elle y a trouvé son frère mourant et méfiant.
"quand on lui donnait de l'eau à boire dans un verre, il regardait toujours au fond pour voir s'il n'y avait pas un dépôt. Il se plaignait toujours de ce qu'on voulait l'empoisonner"

"Au moment où M.le curé allait lui administrer les derniers sacrements [...] il me répondit qu'il voulait se plaindre à M. le curé que sa belle-mère et sa femme voulait l'empoisonner"


M. Le Président à Victorine Focaux: Ne vous êtes vous pas aperçu que votre belle-sœur, en préparant les boissons, remit un jour quelque chose à sa poche? 
 R. - Oui, Monsieur. C'était un petit papier et me parut embarrassée. Chaque fois qu'elle rentrait, elle me demandait si son mari avait vomi; je l'ai vu regarder attentivement au fond du vase qui contenait les vomissements de son mari. -

Foedora Caclad, quand à elle, condamnée à plusieurs années de prison dans une sordide affaire de moeurs, a affirmé avoir vu plusieurs fois Rose-Anatolie dans la maison de Pauline Aubert, "maison horrible où se passaient chaque jour d’épouvantables scènes de débauche" .

Plus grave encore, la veuve Foucaux  lui aurait raconté les détails du meurtre de son époux et de l'épouse Brument.

"Elle me dit que le matin elle avait donné un peu d'arsenic à son mari dans une tasse de lait afin de le forcer à se mettre au lit. [...) De jour en jour, elle augmentait la dose.[...] La femme Foucaux me donna aussi des détails sur l'empoisonnement de la femme Brument par son mari. La garde ne passait jamais les nuits auprès de la malade; c'était Brument qui restait auprès d'elle et lui administrait des doses de poison."

Rose-Anatolie lui a également expliqué de quelle simple façon elle s'est procuré l'arsenic, ce qui semble pouvoir être affirmé par les différents témoins.
" Elle s'en était procuré à Argueil, chez un nommé Chopin" pharmacien et " par une fille Ozanne qui le tenait d'un nommé Pendevin, berger".


- M. Le Président - Dans l'arrondissement de Neufchâtel, tout le monde vend de l'arsenic. On en trouve chez tous les épiciers, on en délivre même des quantités considérables aux cultivateurs. -
Il semblerait que, malheureusement pour les empoisonnés, l'usage d'arsenic ait été assez répandue dans leur contrée et pas du tout contrôlée. L'arsenic servait dans les campagnes à soigner les pieds des moutons malades, à chauler le blé et à tuer les rats.


Suite à toutes ces révélations et après délibération du jury, la Cour condamna Rose Anatolie Jeanne et Jean François Brument à la peine de mort sur la place du marché d'Argueil. 
Ils ont été exécutés le 26 février 1846, à 9 heure du matin.


Extrait Journal de Rouen - 26 février 1846


Sources: 
Journal de Rouen - 28,29 et 30 novembre 1845 - 26 février 1846 (Archives départementales)
Gazette des Tribunaux - 28 novembre 1845
Etat-civil de Saint-Lucien (Archives départementales)

3 commentaires:

  1. Tout à fait, Céline, une sacrée histoire. D'autant plus que condamnation à la peine de mort n'était pas non plus prononcée tout les jours.
    Vraiment excellent de retrouver autant de détails du procès dans les journaux, et de se dire que peut-être nos ancêtres ont connu ces personnes.
    Bonnes recherches généalogiques.

    Agathe

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  2. Une histoire captivante mais redoutable

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