L'affaire Estoret, meurtre à l'asile de Clermont - 1880

C'est en enquêtant sur la fin de vie malheureuse de Céline Descroix (ancêtre de mon compagnon) , hospitalisée durant ses dernières années dans la maison de santé pour aliénés de Clermont dans l'Oise, où elle est décédée en mai 1884, que j'ai découvert un fait divers qui a défrayé la chronique en 1880. Le gardien chef d'une annexe de l'asile de Clermont a été accusé du meurtre par strangulation d'un jeune aliéné sous sa responsabilité. L'affaire a été jugée par la Cour d’Assise de l'Oise à Beauvais durant les audiences des 17-18-19 juin 1880.




Contexte: La Maison de Santé de Clermont et la position du gardien chef Estoret


L'asile de Clermont, tenue par les frères Labitte, est en fait une immense propriété qui se compose d'une maison centrale et de plusieurs fermes voisines, les colonies fruitières et agricoles de Fitz-James et Erquery, qui sont entretenues par les pensionnaires "stabilisés". Le coût du placement dans cet établissement est beaucoup plus abordable que la plupart des autres instituts et il héberge en moyenne 1500 patients, hommes et femmes. 
Les conditions de vie dans la Maison de Santé semblent difficiles pour les indigents,  les inspecteurs eux-même confirment dans leur rapport le manque de place et le défaut de surveillance. Les patients interrogés se plaignent de l’insuffisance de la nourriture et du travail forcé jusqu'à l’épuisement.

Le dénommé Estoret occupe depuis 17 ans le poste de chef de culture dans la ferme de Villers-sous-Erquery où il a sous ses ordres les gardiens, les employés et les aliénés capables de travailler. Il est également maire d'Erquery et M. Labitte, le directeur de l'asile a toute confiance en lui. Selon les témoins à décharge durant le procès, Estoret est un homme qui entretient de bonne relation avec tous, honnête, travailleur et loyal. 

A l'inverse, Estoret est également décrit comme redouté par les employés et par les patients à cause de son caractère violent . D'ailleurs, un certain Halavant, gardien dans la ferme de Villers déclare au procès qu'Estoret exerçait des violences, sous forme de coups de poings et coups de pieds sur les patients et les employés. Un jeune aliéné épileptique, nommé Janvier, ayant tenté de s'échapper, Estoret l'aurait fait déshabiller et poursuivre, nu, dans la cour, par grand froid, à coups de fouet.

L'altercation brutale avec le nommé Appert, patient aliéné

Le 3 mars 1880, le patient Appert refuse d'obéir aux ordres de son gardien, Halavant. Ce dernier décide donc d’appeler son chef, qui n'est autre qu'Estoret, à la rescousse. 
Estoret, furieux, se dirige vers Appert et le frappe avec une canne qui se casse sur la tête de patient. Appert riposte en portant plusieurs coups de pelle à son agresseur. Deux gardiens sont obligés d' intervenir pour désarmer Appert.  Enragé, Estoret va ensuite chercher une manche de fourche dans l'écurie et fait conduire Appert dans une salle de bain pour une douche forcée. Après l'avoir fait mettre nu, il lui assène une série de violents coups sur la tête et le bras. 

Dissimulation de la violence et disparition d'Appert


Il demande ensuite à ses subordonnés de ne pas parler de l'incident et de soustraire Appert aux visites d'un médecin. Mais, comme il a été pansé de façon rudimentaire, l'état d'Appert s’aggrave et le gardien Halavant prévient Estoret de son mauvais état de santé. Le gardien chef rassure son subordonné et lui assure qu'il va conduire Appert à Clermont sans plus attendre.

Estoret fait donc préparer une voiture par ses employés et y fait monter Appert, mal en point. Il reviendra seul, une heure plus tard. 
Le lendemain, il fait fait venir le gardien Halavent auprès de lui et lui raconte, qu'en cours de route, il s'est arrêté boire un verre de vin avec un ami et a confié la surveillance de la voiture au fameux Appert. Malheureusement, en sortant de l'auberge, il s'est aperçu de l'évasion du patient.

Les soupçons et la découverte du cadavre

Mais ce qu'Estoret ne sait pas, c'est qu'il a été aperçu par un garde-chasse, le nommé M.Chevau. Celui-ci l'a vu non pas aller vers Clermont comme prétendu mais affairé à remuer la terre d'un silo destiné à la conservation de pommes de terres. 
L'homme en question avait déjà oublié ce dont il avait été témoin sauf qu'une dizaine de jours plus tard, un gardien, en colère contre Estoret, lui parle de la disparition étrange d'Appert et des mauvais traitements qu'il a reçu. M.Chevau ne met pas longtemps à rapprocher les deux affaires et veut en avoir le coeur net. 
Il fabrique donc une sonde avec du fil de fer et va, plusieurs nuits de suite, sonder le terrain où il avait aperçu Estoret. Au bout de 5 jours, son intuition se révèle juste, il découvre le cadavre du malheureux Appert

Il décide pourtant de recouvrir le corps et d'aller alerter M.Labitte, le directeur de la maison de santé. Celui-ci ordonne des fouilles dès le lendemain, sous la direction d'Estoret. 
Evidemment, celui-ci s'arrange pour que les recherches ne donnent rien, en restant planté à l'endroit même où est enterré le corps.
M.Chevau insistant encore, de nouvelles recherches ont lieu, cette fois en présence du directeur. Excédé, M.Labitte ordonne à M.Chevau de prouver ce dont il accuse Estoret. Cette fois, c'est M.Chevau qui creuse et déterre le cadavre en quelques instant.

Il y a donc bien eu crime. L'autopsie, effectuée par Fernand Joly, médecin à Clermont, permet de découvrir ce qu'il s'est réellement passé :


Le bras est cassé dans deux endroits et l'os a de nombreuses esquilles. Sur le front, plusieurs plaies contuses faites avec un objet contondant, un bâton sans doute. Les plaies datent de quelques jours avant la mort.A l'arrière de la tête, deux plaies vives, produites par un instrument tranchant et infligées peu avant la mort. 
Autour du cou, une corde, en nœud coulant. Le cou a été serré d'une telle violence qu'il a diminué de moitié, le larynx et le pharynx sont collés à la colonne vertébrale.On a du mettre la victime sur le ventre, appuyer les genoux sur son dos, tirer violemment la corde à soi, donner un second tour de corde et tiré à nouveau plus violemment, ce qui a entraîné la mort de la victime.

La fuite, l’arrestation et la condamnation d'Estoret

Le parquet de Clermont, prévenu de la découverte du cadavre dépêche quatre gendarmes sur place. Estoret qui les reçoit, leur offre du vin et leur annonce qu'il va se présenter de lui-même devant le parquet. 
Mais il a une autre idée en tête, il va en fait jusqu'à Compiègne et de là, s'enfuit en Belgique puis en Hollande et enfin à Londres. 
Au final, il revient en Belgique et accepte de se constituer prisonnier quelques des pourparlers et démarches pour sauver sa peau. Il est enfin arrêté et reconduit à Clermont fin avril 1880.

S'il avoue son crime, Estoret prétend qu'en route pour Clermont, Appert l'a attaqué et qu'il a du l'étrangler avec sa cravate pour se défendre, fait que l'autopsie réfutera.

Après trois jours d'audience, le verdict est rendu à Beauvais, le 17 juin 1880. Le jury lui accorde des circonstances atténuantes et le condamne aux travaux forcés à perpétuité.

Les suites du Procès Estoret



  • La presse et la population se sont fortement mobilisés durant le procès. Les journaux ont pris pour parti, en plus du relais de cette sombre affaire d'assassinat, de dénoncer les mauvais traitements subis par les personnes internées. Ils rappellent aux lecteurs " la vie épouvantable des asiles d’aliénés: la douche, moyen thérapeutique, devenant instrument de supplice ; les coups de poings, les coups de pieds, de bâton, selon l'humeur quotidienne d'infirmiers presque tous brutaux, se considérant comme des belluaires et non comme des garde-malades; les moxas, les décharges électriques employées par certains médecins, non pas pour guérir, mais pour forcer les malheureux, sous leur sujétion, à faire des aveux qu'ils veulent obtenir d'eux..."
  • A cette époque, de nombreux patients parisiens étaient placés à la Maison de Santé de Clermont. Le conseil municipal de Paris obtient rapidement du département de la Seine, la suspension de tout transfert de malades vers Clermont. D'ailleurs, le journal "La Lanterne" réagit fortement et façon fort sarcastique en découvrant que malgré les faits, le préfet de la Somme a autorisé le transfert d'une jeune malade vers Clermont, début juin 1880. "Il nous reste à féliciter M. le préfet de la Somme du courage qu'il a eu d'envoyer une malheureuse malade dans un établissement dont le directeur déclare que "les souffrances font partie du traitement" et se fait l'avocat convaincu d'Estoret, brave homme, seulement un peu brusque !"
  • En ce qui concerne plus particulièrement la Maison de Santé de Clermont, M. Labitte a du présenté sa démission juste avant le début du procès. Malheureusement, le gouvernement n'a pas agi en conséquences et les dérives du personnel n'ont pas cessées (témoignage sur l'alimentation  à Clermont en 1882)
  • L'enquête a révélé d'autres faits suspects: par exemple, la mort d'un pâtre décédé de la rage, mais dont l'épouse était la maitresse prétendue d'Estoret, celui-ci l'ayant peut-être assassiné (voir l'article du 14 avril 1880 La Lanterne). Autre fait étrange, la disparition de vingt-sept pensionnaires dont nul ne sait ce qu'ils sont devenus ou encore l’enterrement d'une patiente dont le cercueil a été exhumé et a présenté une bûche au lieu du cadavre.( voir l'article de L’intransigeant 20 juillet 1880)

Une affaire sombre et sordide qui a braqué les projecteurs sur les conditions de vie dans les asiles d’aliénés. La famille de Céline Descroix ne l'a pas sortie de l'asile de Clermont pour autant, espérons qu'elle n'a pas eu le droit à de mauvais traitements. 


Sources
Archives départementales de l'Oise
Site du CHI de Clermont 
Gallica, BNF
Retronews

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